Dans quel but une union des athées ?

Fritz Erik Hoevels
Psychologue, fondateur de la Bund Gegen Anpassung
(L'Union contre le Conformisme)



1. L'athéisme n'est pas une philosophie. Il exclue seulement quelques philosophies particulièrement irrationnelles. Il élimine simplement une certaine idée fausse, sans être obligé pour autant à entraîner quelques idées ou buts positifs, tout comme cela ferait p.ex. un "alamiisme" (="incroyance en sorcières") ou bien un "achloranthropisme" (="incroyance en petits bonshommes verts"). Comme les deux dernières incroyances, auxquelles on peut en ajouter en principe infiniment beaucoup d'autres, sont très répandues sinon universelles, les notions respectives n'existent mêmes pas, et personne ne remarque leur absence. Il serait de même quant à "l'athéisme" si la croyance en un ou plusieurs êtres surnaturels n'était pas répandue. Une organisation particulière pour athées, alors qu'elle serait nécessaire pour la conservation d'une philosophie, aussi d'une philosophie passablement élaborée, rationnelle, (sans organisation il n'y aurait p.ex pas de sciences), est donc, par nature, superflue.

2. Or, l'absence d'un dieu ou de semblables imaginations dans la pensée d'un homme est menacée par l'extérieur. La plus grande partie de l'humanité est sous la coupe ou la très forte influence des organisations, qui veulent lui imposer cette imagination. Comme l'idée de dieu ne peut ni naître ni continuer avec au moins une précision suffisante et en même temps une homogénéité interindividuelle, son infiltration manipulante ou violente de dehors est nécessaire. Toutes les religions travaillent donc sans exception avec ruse ou violence ou avec les deux et ne renoncent jamais à l'exploitation des situations de faiblesse (enfance, maladie, détresses sociales). Elles ressentent et savent qu'autrement elles ne peuvent pas exister.

3. Puisque la croyance en un dieu est fausse, elle est sans cesse menacée. Ainsi doit-elle être protégée constamment, avec un effort parfois considérable, des perceptions ou opérations mentales qui la révoquent. Puisque le moyen essentiel par lequel elle est formée et entretenue est la pression sociale uniforme – un processus qui est p.ex représenté dans "Rhinocéros" d'Ionesco –, elle est en principe toujours mise en danger par des interruptions de l'auto-confirmation mutuelle des phantasmes induits. Autrement dit: chaque incroyant, remarqué par un croyant, produit toujours potentiellement le même effet comme l'enfant dans le conte de fées d'Anderson "Les habits neufs de l'empéreur". Cet effet émane donc déjà de sa pure existence. Pour cette raison, toutes les organisations religieuses essaient, si elles le peuvent, d'éliminer chaque athée particulier. Le meilleur moyen en est sans aucun doute son anéantissement physique, auquel elles ne renoncent donc jamais si elles peuvent l'accomplir. Si elles n'en sont pas en mesure, elles essaient, d'une autre manière, de réduire le danger qui se dégage de son existence pour elles, particulièrement par l'empêchement de sa libre expression d'opinion ou par la pression sur son existence sociale. Tant qu'il y a des croyants, tous les athées sont donc menacés. Comme ils menacent potentiellement par leur pure existence les croyants en tant que tels, les croyants menacent la leur – mais alors non pas par leur existence, mais par leur agression inévitable. Car, comme les croyants doivent se forcer pour croire et que l'absence de foi cependant ne nécessite pas d'effort, la force de chaque exemple pour ainsi dire contagieux augmente encore leur effort (les tourmente donc subjectivement) et les fait ainsi souhaiter ou bien poursuivre la disparition du foyer de contagion. (Qu'ils tentent en plus à imposer des conduites souhaitées par eux à tous les autres – pensez à l'influence des Eglises ou des ulémas sur la législation, p.ex. sur l'interdiction d'avortement ou l'élevage des porcs –, ne sera mentionné ici que supplémentairement, mais ceci a moins d'importance fondamentale que le rapport déjà décrit.)

4. Comme chaque athée est donc, tant qu'il y a des religions, menacé au moins potentiellement dans la plupart des cas cependant même actuellement – pensez, s'il faut un gros exemple contemporain, p.ex. au pays islamiques et peut-être bientôt aux fragments de l'ancienne Union soviétique –, la réunion d'autant d'athées que possible se recommande pour des raisons de défense. La défense doit à ce propos se diriger de préférence contre des mesures de l'Etat qui privilègient les religions, soit en leur permettant l'exploitation des situations de faiblesse, avant tout l'indoctrination des enfants, soit en restreignant la liberté d'opinion qui a comme but la critique de la religion, soit enfin en pourvoyant des organisations religieuses de subsides, privilèges ou accès particulier aux appareils de propagande ou organes de décision de l'Etat pour les faire ainsi participer à l'autorité de l'Etat. (A mon avis, il serait aussi important, qu'une union d'athées, tant qu'elle ne peut pas éliminer les religions, insiste au moins sur le traitement égal de toutes les religions indépendamment de leur importance, puisqu'une organisation unitaire religieuse, qui s'oppose au rationalisme, peut évidemment devenir considérablement plus dangereuse pour celui-ci qu'une diversification religieuse; toute compétition parmi des religions fait, selon le principe de la parodie mutuelle, tout à fait l'effet de l'existence des hommes sans religions, decrite ci-dessus (sous art. 3) et détestée pour cela par les religions. Ainsi je considère tout à fait comme faux et insensé pour des organisations athées d'observer la persécution des religions assez petites, des soit-disant sectes, comme elle touche actuellement dans mon pays après les sannyâsins, les scientologues, avec un malin plaisir ou même de la pousser activement.) Une autre tâche de chaque union d'athées sera pertinemment d'immuniser ses propres membres contre la propagande religieuse en leur expliquant préventivement les plus importantes fautes de pensée des représentants de celle-ci; car comme les religions disposent d'un immense appareil payé, elles peuvent entretenir une infinité d' apologistes spécialisés, camouflés souvent par des postes gouvernementaux (journaliste, professeur), dont la mission est avant tout de cultiver certaines fautes de pensée, p.ex. la petitio principii, l'exploitation propagandiste des véritables ou apparentes lacunes de la science (une de leurs sections pourrait être caractérisée par le surnom "théologie des quanta"), la confusion quant à la question de savoir qui doit fournir la preuve de ses affirmations positives etc. Comme l'individu ne peut opposer rien d'équivalent à un appareil entraîné pendant des siècles et, avant tout, professionnel et répartissant le travail – il peut seulement, dans le meilleur des cas, trouver et dégager individuellement chaque faute de pensée particulière, élaborée pour la protection de la religion, le bombardant aux différents niveaux de la société, mais il ne peut cependant pas à première vue pénétrer la répartion des différentes erreurs de pensée cultivées avec soin entre les différentes personnes, qui en plus peuvent feindre des oppositions entre eux etc. – il lui est utile que l'organisation athéiste le décharge d'une partie de ce travail et le prépare à la rencontre des apologètes – ouvertement ou clandestinement – religieux. Elle le décharge ainsi d'un travail dont un individu moyen risque de se lasser ou d'étouffer.

5. Comme la religion ne peut jamais cesser, pour les raisons expliquées plus haut, d'être une menace pour tous les hommes rationalistes ("athées"), il s'ensuit que leur fixation défensive d'un but doit en comprendre une offensive, c'est à dire l'anéantissement complet, si possible, de la religion; le caractère immanent de la religion, particulièrement des religions dogmatiques ("religions écrites"), qui nécessitent explicitement le sacrificium intellectus, pour pouvoir subsister, ne laisse pas d'autre choix à leur instinct de conservation. La tâche d'une union d'athées doit ainsi consister aussi à soustraire des adhérants aux religions par l'information, la satire et d'autres moyens efficaces jusqu'à ce qu'elles n'en aient plus.

6. Analogue à la médecine, dont le but est l'élimination des maladies, mais non pas l'influence politique ou idéologique sur leurs porteurs actuels ou potentiels, le caractère ou bien le but de l'athéisme est défensif-négatif, c'est à dire l'élimination d'une certaine aliénation mentale. (Si celle-ci n'était pas induite par la société et dès lors dorlotée et protégée contre le traitement, il serait probablement incomparablement plus facile de la combattre.) Tout le reste quant à ce caractère fondamental de l'athéisme a déjà été dit au début; la conséquence indispensable en est cependant qu'une union d'athées doit rester neutre idéologiquement ou politiquement et qu'elle doit par conséquent indifféremment offrir une place au moins à chaque athée déclaré. Comprendre qu'il n'y a pas de dieux de toutes espèces ni degrés de dilution, n'entraîne nullement une certaine attitude quant au nettoyage des dents, ou bien quant aux sujets actuels: la vivisection, le végétarisme, la lutte contre les épidémies, le délai légal de l'avortement, la guerre justement actuelle etc. Une union d'athées ne devrait opportunément pas demander à ses membres une certaine opinion concernant ces questions-ci ni toutes les autres questions concernant la manière de vivre ou la juridiction, mais seulement au sujet de toute juridiction qui concède des privilèges à une religion et évidemment au sujet de l'exclusion de toutes les organisations religieuses de la juridiction même. Chaque religion devrait seulement pouvoir avoir des exigences vis-à-vis de ses membres (et la liberté de l'appartenance doit être assurée), mais non pas disposer de l'appareil d'Etat pour faire passer ces exigences – soit contre ses membres soit contre tous les citoyens.

En sus de ce consensus minimal, aucune union d'athées ne devrait demander d'opinions ou prises de position de ses membres; elle perdrait par ceci son caractère intenté et prendrait celui d'une union idéologique ou politique. Certes elle doit être libre de discuter, prouver ou bien attaquer l'influence des religions n'importe où dans la société, évidemment aussi dans la juridiction concernant d'autres questions que celles de la religion; mais elle doit s'abstenir de toute propre prise de position positive quant aux sujets cités. La religion est un grand mal, mais non pas le seul; celui qui veut lutter en plus contre d'autres maux ne doit pas être privé de la liberté de le faire n'importe où de la manière dont il juge bon, mais il ne doit pas utiliser, ni encore moins obliger l'union d'athées-même à cette lutte, ni même l'obliger à une méthode de lutte bien déterminée contre un mal bien précis au-delà de la religion, qu'il ou elle juge bonne!

La raison est – malheureusement! – un phénomène historique comme son contraire; elle ne prospère pas à toutes les époques et sous toutes les conditions de la même manière et avec les mêmes points capitaux. Comme les chemins naissant de l'arrière-plan traditionnel respectif, qui ont fait échapper un individu des tentacules de la religion, sont par conséquent différents, et qu'il y a donc en même temps certainement des différents résaux potentiels d'athées, l'acceptation de mes principes se recommande déjà pour des raisons pratiques à tous les préconiseurs d'une union d'athées – en tous cas, s'ils veulent gagner.